Alors que le Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision de Ouagadougou (FESPACO) bat son plein, une déclaration relayée par N’Djamena Actu suscite une vive controverse. Dans un post fait par ce média sur sa page facebook, Mahamat Nour Abakar affirme être « le premier cinéaste tchadien » et avoir commencé à écrire ses scénarios en 1985. Cette affirmation est contestée par de nombreux observateurs du cinéma tchadien. Afin d’établir les faits avec précision, SaoCheck a mené une vérification approfondie.
Une vérification rigoureuse des faits
Pour évaluer la véracité de cette déclaration, nous avons consulté diverses sources : archives historiques, articles de presse, interviews d’experts et publications académiques. Nous avons également analysé les réactions sur les réseaux sociaux et recueilli les témoignages de personnalités du cinéma, acteurs et amoureux du cinéma tchadien.
Une histoire du cinéma tchadien bien antérieure à 1985
Contrairement à ce qu’affirme Mahamat Nour Abakar, le cinéma tchadien existait bien avant 1985. Le premier cinéaste tchadien officiellement reconnu est Édouard Sailly, né en 1941 à Abéché. En 1966, il réalise Le Troisième Jour, un court-métrage documentaire de 15 minutes en noir et blanc. Ce film, qui évoque le désarroi d’un jeune homme venant d’ensevelir sa mère, est une véritable fresque poétique sur les états d’âme d’un pêcheur du Chari s’interrogeant sur son destin. Il fut présenté au Festival africain et malgache de Saint-Cast en 1966, où il fut distingué.
Selon un article publié en 2001 par L’Orient-Le Jour, Édouard Sailly est désigné comme « le premier cinéaste tchadien ». Il a également joué un rôle majeur dans la création de la télévision nationale et dans la production de nombreux documentaires ethnographiques.
En décembre 2020, Annadjib Ramadane a mis en avant dans une publication faite sur X (anciennement Twitter) la caméra d’Édouard Sailly lors de l’exposition L’Héritage Audiovisuel du Tchad, soulignant son rôle fondamental dans l’histoire du cinéma tchadien. De plus, Wikipédia présente Sailly comme un « pionnier du cinéma au Tchad », ayant réalisé plusieurs courts-métrages documentaires dans les années 1960 et 1970.

Une perception erronée de Mahamat Nour Abakar ?
L’affirmation de Mahamat Nour Abakar pourrait résulter d’une mémoire subjective ou d’une volonté de mettre en avant son parcours personnel. Cependant, elle témoigne soit d’une ignorance abyssale, soit d’une négligence envers les figures historiques du cinéma tchadien. Comment peut-on prétendre être le premier cinéaste tchadien alors qu’Édouard Sailly a produit des films bien avant 1985 ?
Cette tentative de réécriture de l’histoire, sans aucun fondement factuel, met en évidence une tendance regrettable à s’approprier un statut immérité. Il est surprenant qu’en 2025, malgré l’accès à de nombreuses archives et témoignages, certaines personnes continuent à propager de telles erreurs. Ce type de confusion porte préjudice à la reconnaissance des véritables bâtisseurs du cinéma tchadien.
Une critique de la construction mémorielle au Tchad
Kamal Koulamallah, fondateur du média Le N’Djam Post et producteur audiovisuel, réagit à cette controverse en soulignant un problème récurrent : l’absence de conservation et de transmission rigoureuse de l’histoire culturelle du Tchad. Selon lui :
« Ce n’est pas un oubli innocent, c’est une négation inconsciente. Si rien ne dure, tout peut être réinventé. Si rien n’est scientifique, tout peut être affirmé. L’Histoire n’appartient plus aux faits, elle est livrée aux caprices de n’importe quel individu qui a besoin de construire un narratif. »
Sans politique claire de préservation des archives et de documentation, le Tchad risque de voir son passé déformé au profit de récits approximatifs ou fallacieux.
Édouard Sailly, véritable pionnier du cinéma tchadien
Après vérification des faits, il est établi que Mahamat Nour Abakar n’est pas le premier cinéaste tchadien. Cette place revient à Édouard Sailly, dont les contributions à l’émergence du cinéma tchadien sont largement documentées et reconnues.
Le cinéma tchadien, initié par Sailly, a vu émerger des figures emblématiques telles que Mahamat Saleh Haroun (Bye Bye Africa, 1999), Zara Mahamat Yacoub (Dilemme au féminin, 1994) et Issa Serge Coelho (Daresalam, 2000). Aujourd’hui, de nouveaux talents comme Achille Ronaimou, dont le film Diya est en lice pour l’Étalon d’Or de Yennenga au FESPACO 2025, perpétuent cet héritage.

La responsabilité des médias face à l’histoire
Face à de telles affirmations erronées, il est crucial que les médias fassent preuve de rigueur et de professionnalisme dans le traitement de l’information. Publier des déclarations sans vérification alimente la confusion et nuit à la préservation de la mémoire collective.
Les médias ont pour mission d’éclairer le public, non de le désinformer. La vérification des faits avant toute publication est essentielle pour garantir une narration fidèle et respectueuse de l’histoire du cinéma tchadien.
Article rédigé par Succès Djimtebaye
